Médecine centrée patient : l’interopérabilité, le défi clé des soins intégrés
Article proposé par le Dr Osman Ratib, de la société Agora Care.
Les réseaux de soins se multiplient en Suisse romande, mais les données médicales, elles, circulent toujours mal d’une institution à l’autre. Ce déficit d’interopérabilité reste l’obstacle principal à des parcours réellement coordonnés. Les plateformes dites « centrées patient » apparaissent comme une réponse pragmatique : faire du patient le point de convergence de ses propres données.
Des réseaux de soins en plein essor
La logique du « managed-care » gagne du terrain. Trois réseaux romands illustrent cette dynamique, avec des modèles très différents. Le réseau Delta repose sur le médecin de famille, premier point de contact qui coordonne le parcours. Le réseau de l’Arc, porté par Swiss Medical Network, intègre verticalement cabinets et cliniques privées. Le réseau Bleu réunit, lui, plusieurs hôpitaux publics intercantonaux pour mutualiser plateaux techniques et expertise.
Au-delà de leurs différences, ces réseaux partagent un même objectif : coordonner la prise en charge, supprimer les examens redondants et contenir la hausse des coûts. Sur le papier, la promesse est solide.
Le vrai obstacle : faire circuler les données
Dans la pratique, un frein persiste. Les plateformes informatiques et les dossiers numériques des différentes institutions ne se parlent pas. Pour le médecin de cabinet, cela se traduit par des situations connues : un rapport de sortie qui n’arrive pas, une imagerie introuvable au moment de la consultation, un examen refait faute d’accès au précédent.
Le dossier électronique du patient (DEP), censé répondre à ce besoin, illustre la difficulté. Il coexiste aujourd’hui plusieurs communautés de référence et plusieurs plateformes techniques qui ne sont pas compatibles entre elles, sans interopérabilité réelle avec les logiciels de cabinet. Les documents y sont souvent déposés en PDF non structurés, difficiles à exploiter.
Un cadre légal en pleine mutation
Le contexte réglementaire évolue rapidement, et cela mérite l’attention des cabinets. Le Conseil fédéral a adopté, le 5 novembre 2025, la nouvelle loi fédérale sur le dossier électronique de santé (LDSan), appelée à remplacer la LDEP actuelle. Le DEP deviendra ainsi le dossier électronique de santé (DES). Le texte est désormais devant le Parlement et son entrée en vigueur est attendue autour de 2027.
Deux changements méritent d’être anticipés. D’une part, un modèle opt-out : chaque personne devrait disposer automatiquement d’un dossier, sauf refus explicite. D’autre part, une volonté affichée d’améliorer la structuration et la diffusion des données. Pour les médecins, déjà tenus depuis 2022 de se raccorder à une communauté de référence pour facturer à l’AOS, ces évolutions sont à suivre de près.
La plateforme centrée patient comme réponse
Face à ces cloisonnements, une approche gagne en crédibilité : placer le patient au centre, comme détenteur et point de partage de ses données. L’idée n’est pas neuve, mais elle prend un sens nouveau quand l’interopérabilité institutionnelle fait défaut. Si les systèmes ne communiquent pas directement, le patient peut devenir le trait d’union qui rassemble et transmet ses informations.
Les bénéfices documentés sont réels. Les patients impliqués dans leurs soins connaissent mieux leur maladie, gèrent plus efficacement les pathologies chroniques et présentent de meilleurs résultats cliniques. Pour le praticien, un dossier consolidé et accessible réduit les doublons d’examens, sécurise la prescription et fluidifie la coordination avec les spécialistes et les hôpitaux.
Trois outils complémentaires en Suisse romande
Plusieurs solutions coexistent dans l’écosystème romand, sans être concurrentes.
Le DEP CARA est l’infrastructure de base, certifiée par la Confédération et conforme à la LDEP. Il fédère les documents de santé issus de multiples prestataires à l’échelle romande, accessibles via une identification électronique.
CONCERTO, développé par les HUG, est un système d’information clinique qui alimente le DEP CARA avec les données générées à l’hôpital. Il propose au patient un agenda de soins, une communication avec les soignants et des fonctions d’éducation thérapeutique. Concerto est complémenté par « Mon espace Pro », le portail pour les professionnels de la santé.
Agora Care, enfin, est une plateforme privée spécialisée dans le rapatriement et le partage de l’imagerie médicale, étendue aux autres documents du dossier. Elle s’appuie sur l’intelligence artificielle pour aider le patient à comprendre ses données, sans délivrer d’avis médical, et dispose d’un connecteur vers le DEP CARA.
Ces trois outils convergent vers le même standard national. Leur complémentarité, plus que leur rivalité, dessine le visage de la santé numérique romande.
Ce que cela change pour le cabinet
Pour le médecin installé, l’enjeu est concret. Un patient mieux outillé arrive en consultation avec ses examens, ses ordonnances et son historique accessibles. La coordination avec les spécialistes et les hôpitaux s’en trouve facilitée, à condition que les outils restent simples et que la responsabilité de l’interprétation demeure médicale.
La vigilance reste de mise sur deux points : la protection des données, particulièrement sensible pour cette patientèle, et la fiabilité des informations partagées. Mais la direction est claire. Dans un système encore fragmenté, faire du patient le détenteur de ses données est sans doute la voie la plus réaliste vers des soins réellement intégrés.
Conclusions
L’interopérabilité demeure le maillon faible des soins intégrés en Suisse romande. En attendant que les institutions harmonisent leurs systèmes, et que le futur DES tienne ses promesses, les plateformes centrées patient offrent une réponse pragmatique. Le patient devient acteur, le médecin garde la main sur le soin.
Dr Osman Ratib, le 30.06.2026
Image. Architecture centrée patient.